Le défilé du Pas de Roland
La perspective se resserre. La rivière en contrebas et la route étroite et tortueuse s’insinuent dans les montagnes. L’Arrokarary, à gauche, a été entamé par la voie de chemin de fer de Bayonne -Saint-Jean-Pied-de-Port. Des piquets métalliques ont été plantés dans le roc par mesure de sécurité, pour détecter les mouvements de terrains. A droite, l’Atharri, abrupt, menaçant, surplombe le chemin. Nul ne peut imaginer de nos jours l’importance de ce passage jadis, les dangers affrontés par ceux qui s’y engageaient, les difficultés qu’il fallut résoudre pour le rendre praticable. Cette voie était l’une des plus utiles de la commune, plus de la moitié du territoire d’Itxassou s’étendant au-delà du Pas de Roland. En 1876, elle desservait une population d’environ 690 habitants. Passaient par cette brèche les voyageurs qui se rendaient de Bidarray à Espelette ou en Espagne. Le plus célèbre d’entre eux reste le contrebandier Ganich de Macaye qui, pendant la première guerre carliste, fit passer ici la fiancée de don Carlos, à la barbe de tout un bataillon de gendarmes et de douaniers. Non, le Pas de Roland n’était pas une simple promenade ; c’était une voie de communication vitale pour l’économie du pays. Vitale mais tellement dangereuse ! Le chemin n’était pas celui que l’on connaît actuellement. Le sentier muletier serpentait en bordure de la Nive, au dessous du niveau des inondations. Percé dans les schistes quartzeux d’une extrême dureté, il présentait de redoutables déclivités. En 1858, le piéton ou le cavalier avait la « Nive à ses pieds comme un gouffre béant et au dessus de sa tête, des masses effrayantes de rochers ». Duvoisin, l’auteur de cette sombre description, rapporte que quelques années auparavant, un dimanche matin, un énorme bloc s’était détaché de la montagne, avait roulé entre deux groupe d’hommes et de femmes sans les atteindre et s’était abattu dans la rivière à grand fracas. Il n’y a là aucune exagération : le lit du torrent est encombré d’éboulis. Dénommé Pas de Roland à l’époque romantique, le lieu méritait bien d’avantage son premier nom de Atekagaitz (passage dangereux).
En 1733, on enterrait derrière l’église les ossements d’un homme qui s’était fracassé la tête sur ce chemin périlleux. A ses vêtements en haillons, on avait reconnu un soldat de 80 ans qui mendiait souvent dans la paroisse. Le curé Harambillet précise qu’on « le voyait pratiquer les exercices de notre religion » et qu’on avait trouvé sur lui des « heures canoniques ». Il est émouvant de penser que cet ancien soldat de Louis XIV, issu on ne sait d’où, était venu finir ses jours là, au bord du torrent.
En 1741, Jean Camino, valet de Fagachury, se noyait a son retour de l’église. Vingt-neuf ans plus tard, Etienne Rableau, dit Sans Quartier, originaire de Blois, soldat invalide du poste de Sare, tombait à l’eau et on retrouvait son cadavre près d’Uharretua.
Pierre Sabaloa, 56 ans, maître adventice de Cambochokogaray, décédait en septembre 1773 à la suite de blessures qu’il s’était faites en glissant sur les rochers. « Dieu lui fit cependant grâce de pouvoir se confesser et de recevoir l’extrême-onction », écrit le curé Harambillet.
Multiple furent les accidents et noyades. Pourquoi Jean Harriague, fils des locataires de Bettiriluchenea, 28 ans, essayait-il de traverser les eaux glaciales de la Nive « au lieu d’Atekagaîtz » par cette froide nuit du 2 Décembre 1813 ? Tentait-il d’échapper à quelques poursuivant de l’armée d’occupation anglo-espagnole ? On repêcha son corps dans le canal du moulin de Larressore ou l’avait entraîné le courant et on l’enterra a proximité. Qu’était-il arrivé au juste à Pierre Noblia, voiturier et locataire d’Urtuchenia ? On retrouvait son cadavre sur les rochers le 28 Octobre 1836.
Dix ans plus tard, Nicolase Xaimerena, 26 ans, la domestique de Martiarenekodorba, tentait de franchir le sentier inondé en sautant d’un caillou à l’autre ; elle perdit l’équilibre et ne dut son salut qu’a la présence de Pierre Elhorga, laboureur a la borde d’Elizaldia, qui « la tira par les jupons a bord ». L’année suivante, trois enfants, trois Jean (Ipharaguerre, Guallar, Etchegaray) revenaient du catéchisme. Le troisième voulut se baigner, il fut emporté par le courant.
La croix fixée au parapet, presque au niveau de la brèche de Roland, rappelle qu’en Avril 1878 Jean Saricouet, charpentier, s’est écrasé sur les rochers. Mort sur le coup, son visage était méconnaissable (os du nez et de la mâchoire brisés).
Ce n’était pas facile de rejoindre le quartier du Laxia. Toutes les municipalités veillèrent a l’entretient du chemin. En l’an II de la république, les réparations se firent « par moyen de corvée, ainsi qu’il a été ci devant pratiqué en pareil cas ». Le citoyen Pezoinbure d’Indiano, nommé syndic, dirigea les manœuvres. Il dut aussi se rendre chez les particuliers qui refusaient ce travail obligatoire pour leur infliger une amende de cinq livres.
En septembre 1856, Napoléon III manifesta le désir de visiter le Pas de Roland. Tout était prêt pour accueillir Leurs Majestés les 3 et 4 Septembre. A chaque cacolet (double siège en osier fixé sur les flancs d’un cheval ou d’un mulet), les paysans accouraient sur la route. L’arrivé ne se fit que le 5 Septembre, aux alentours de 18 h, alors que personne n’escomptait plus de visite. La cloche sonnant à la volée rameuta la population. Mais dans la précipitation, rien ne se passa comme prévu. La jeune paysanne qui devait réciter un compliment en basque n’était pas là, pas plus que les deux anciens soldats de Napoléon Ier, enfants du pays qui devaient attendre l’Empereur. On parvint tout juste à clouer trois planches sur des chevalets et à présenter aux hôtes quelques rafraîchissements sur cette table champêtre dressée sous un marronnier à l’entrée du Pas.
Un autre visiteur de marque s’en vint admirer les lieux. Le 24 août 1862, Bismarck, délaissant Biarritz et les bains qu’il appréciait tant, passa toute la journée au Pas de Roland, en compagnie du prince d’Orloff, l’ambassadeur russe, et surtout de l’épouse de ce dernier, son « excellente Kathy » qu’il courtisait. Il écrivit à sa femme combien il avait aimé la promenade et goûté les belles figues mures cueillies a même l’arbre. En 1864, dans les jours qui suivirent la victoire de la Prusse sur le Danemark, sans même attendre la signature de la paix, le ministre du roi de Prusse quittait Berlin pour Biarritz. Le 17 Octobre, il écrivait à sa femme de ce lieu « merveilleux d’Itxassou ». Il avait déjeuné avec son escorte habituelle des Orloff, dans la montagne par un « ravissant temps d’été », au bord du torrent mugissant (le Laxia) dont il regrettait de ne savoir le nom. Les personnages interrogés ne parlaient que le basque... C’est assis dans la fougère qu’il rédigeait sa lettre, sur le couvercle de la boite contenant des figues (les figuiers sont toujours là de nos jours).
La promenade étant désormais très fréquentée par les hauts personnages en résidence a Biarritz, il fallait créer un chemin carrossable. Tous les amateurs de pittoresque devaient pouvoir se rendre en voiture là où ne pouvaient accéder jadis que quelques privilégiés ayant bon pieds, bon œil. Le conseil municipal vota un premier crédit de 3 414 F. L’Empereur fit parvenir 3 000F sur sa cassette personnelle et le préfet, 2 000F. Les plus riches propriétaires de la commune donnèrent leur contribution. 272 prestataires vinrent travailler gratuitement.
En Mai 1867, l’Empereur envoyait encore 2 000F. En Octobre, l’ingénieur des ponts et chaussées écrivait au maire ; Napoléon projetait une promenade au Mondarrain et à la cascade du Laxia ; il passerait au Pas de Roland à l’aller et au retour. Suivaient des recommandations : tacher de vous trouver sur son passage, comme par hasard, sans écharpe ni insignes. Le préfet vous présentera a l’Empereur. « Vous lui exposerez le travail fait ici et celui restant a faire, le peu de ressources de la commune et vous le remercierez de ce qu’il a fait pour vous, sans avoir l’air de lui rien demander de nouveaux... »
En 1869, la commune était ruinée par les sacrifices consentis pour la création de cette route. C’était un vrai tonneau des Danaïdes. Dans les années qui suivirent, on entend toujours parler d’éboulements, d’infiltration des eaux, de dégâts et de réparations coûteuses. En Mars 1924, le nouveau chemin, creusé plus haut a même le roc, étant jugé dangereux fut interdit aux voitures. Il n’y a pas si longtemps encore, l’effondrement de la route entraîna au fond de la gorge, dix mètres plus bas, une 2CV Citroën et son occupant, tout abasourdi de se retrouver sain et sauf après un tel plongeon !
Chemin faisant, vous aurez peut être remarqué une augette creusé dans le rocher. On l’appelait « la fontaine des ânes ». Les paysans de la montagne descendaient au village a dos d’âne, et remontaient avec les commissions. Ils s’arrêtaient ici pour faire boire leurs montures.
A proximité, il y avait Seina leku, l’endroit où l’on fait le signe de croix. La coutume était de se signer quand on ne voyait plus l’église.
En cinq minutes, l’automobiliste peut désormais atteindre le but de sa promenade, le fameux Pas de Roland. Le preux chevalier, avant de rendre le dernier soupir, brisait Durandal ; un éclat de l’épée volant de Ronceveau à Itxassou venait creuser le brèche pour le passage dans le roc. Il s’agit plus prosaïquement d’une ouverture aménagée pour le passage de l’ancienne piste muletière
Texte écrit par Monique Rousseau -
Extrait de Itxassou, Promenades, Atlantica, Biarritz, 2000