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Artzamendi

Les paysages évoluent mais notre perception et notre appréciation aussi. Petite chronique du regard, appliqué à une montagne et à un village basques.

Le concept de paysage est un concept flou, plus perceptif et esthétique que scientifique. Le paysage est visage, surface d’écriture des activités d’une société, à un moment donné. En ce sens, il est palimpseste et, comme il est impossible de tout est effacer, il est fatalement mémoire.
Observateur d’un paysage, je suis le lieu d’une immédiate perception, derrière laquelle je devine très vite l’épaisseur du temps et de l’histoire des hommes. Mais, prisonnier de ma propre histoire, je ne puis être un « voyeur » objectif. Sans le savoir, j’oblitère certains angles et j’en agrandis d’autres. Grâce au support d’une montagne et d’un village au Pays basque, on peut montrer les pertes d’information (au sens mnémonique), résultant de ces faits, à la fois pour l’individu que tout un chacun est (au sens biologique du terme), et pour les pans sociaux.

Le paysage tronqué

Le livre de J.-P. Salaignac (Nouvel examen chimique des eaux minérales de Cambo, 1827) constitue le premier document important pour le sujet. On y lit : « Cambo est situé au pied des Pyrénées... et environné de plusieurs autres bourgs et villages qui sont le but de promenades charmantes ; mais rien n’est aussi délicieux que le petit hameau d’Itxassou dans lequel on passe quelque fois pour aboutir au Pas de Roland. Le Pas de Roland est au milieu des montagnes, dans une gorge où passe la Nive... La nature ne présente en cet endroit que des ruines, tout y est désordre : ce ne sont que d’immenses rochers suspendus dans les airs, des décombres amoncelés au milieu des eaux, dont le bruit se confond avec le croassement des oiseaux de proie. »
Pour les curistes venant à Cambo, première ville thermale des Pyrénées, l’arche creusée par l’homme pour ménager un passage aux muletiers constitue un but de visite. Lorsque l’on cite ce lieu, le Pas de Roland, on évoque à peine le village, présenté comme étant à l’écart du trajet recommandé. Si l’on évoque la montagne, c’est dans les termes convenus du romantisme des Monts Affreux.

Entre le livre de Salaignac et celui de Dotézac (Cambo-les-Bains. Ses eaux minérales, 1879) qui clôt cette époque, apparaissent toute une série de petits ouvrages restituant le même comportement touristique : le curiste ne voit guère le paysage, il évite le village, voit à peine la montagne et se dirige uniquement vers le lieu « convenu », celui qu’il faut avoir vu quand on fait sa cure à Cambo. Ce comportement est stéréotypé et la vision qu’il amène est du type de ce que l’on appellera plus tard de « carte postale ». le Pas de Roland est la limite que l’on ne dépasse pas car elle représente la matérialisation d’une intrusion dans le sauvage ne correspondant pas aux canons sociaux de l’époque. Le nom basque du lieu, Atekagaitz, le « défile sauvage », prend ici toute sa résonance. Tout un monde est ainsi occulté, celui de la vie végétale, animale et humaine de la montagne basque.

Le paysage idéalisé

Tandis que paraît le Ramuntcho de Loti, en 1897, les effets du livre de J.B. Dasconaguerre (Les Echos du Pas de Roland), paru pourtant trente années plus tôt, jouent encore. Ce livre, qui narre les exploits de Ganich de Macaye - et, en particulier, le passage de la Princesses de Beira, cousine et fiancée de don Carlos, en Espagne, en dépit de la surveillance exercée par l’armée de France -, marque, semble-t-il, le début de la folklorisation du fait basque.

Ce livre est dédié au prince L.L. Bonaparte, petit neveu de l’empereur Napoleon et bascologue émérite. Pour l’occasion, le défilé du Pas de Roland devient un mont ténébreux, granitique, lieu d’un orage tellurique dont les eaux s’ajoutent aux cascades. Les basques deviennent un « peuple » généreux vivant dans un Eden, « le plus beau pays du monde, et Dieu lui-même le choisirait pour demeure s’il descendait sur Terre ».

Bien entendu, l’évocation emphatique des lieux obéit aux canons esthétiques du stéréotype mais pas à ceux de la description du paysage réel. On parle de granite, alors que les roches sont des quartzites, des grès ou des schistes. On évoque les cascades, alors qu’elles sont bien plus haut dans la montagne. On ne parle ni du Mondarrain ni d’Artzamendi, montagnes pourtant écrasantes dans le paysage ; on oublie encore le village d’Itxassou.

Avec Loti, naît le paysage idéalisé dont les stéréotypes sur l’âme et la campagne basques perdurent encore. Le moment idéal du paysage présent en arrière-fond de l’intrigue romanesque est, dans le rythme annuel, l’automne. Grandes bouffées de vent du sud, fougères roussies sur les collines, troupeaux déambulant, nuits sans lune propices à la contrebande constituent le cadre de vie d’une société patriarcale évoquée comme immuable dans un paysage qui semble l’être tout autant. Certes, le village et les montagnes mises en scène dans Ramuntcho sont distincts de ceux auxquels on s’intéresse ici mais les poncifs énumérés brièvement ci-dessus ont très vite débordé, littérairement - et dans les a priori des visiteurs du pays -, sur l’ensemble du Pays basque occidental, jusqu’à laisser croire que le paysage était uniforme, y compris aux confins des terres basques orientales où existe pourtant déjà la haute montagne.
Seul le paysage rural, agro-pastoral est évoqué avec le caractère dominant de l’immuabilité. Il apparaît comme le cadre de l’intrigue et de la vie des hommes. Or il n’est pas un cadre mais le visage d’une réorganisation de l’espace construit comme un outil de production agraire et pastorale. Si la lande existe, c’est que l’homme a préalablement détruit les forêts et si elle perdure, c’est qu’elle est fauchée annuellement pour servir de litière au bétail. Que les conditions socio-économiques changent et le paysage change, du moins à ces très bases altitudes.

Le paysage crypté

Les regards antérieurs, très ciblés, ignorent volontairement l’épopée de la pénétration industrielle de ces contrées. Celle du chemin de fer s’accompagna de travaux préparatoires considérables : terrassements, percement de tunnels, construction de ponts. La loi du chemin de fer Bayonne-Saint-Jean-Pied-de-Port fut décrétée le 28 juillet 1881. le 2 août 1888, le conseil municipal d’Itxassou écrivit aux autorités : « La situation faite au chemin de fer (...) est des plus pénibles pour les populations qui l’attendent », traduisant ainsi une impatience générale. Pourtant, en juin 1890, les rails n’atteignent pas encore Cambo mais, déjà, un projet de liaison avec Pampelune, par un tunnel sous le col d’Urkiaga, est établi.

L’exploration minière commença elle aussi très tôt. C’est le moment de citer l’œuvre étonnante de Jules Gindre (1806-1880). Né au bord du lac de Genève, , ce géologue vint travailler au Pays basque. Dés 1880, il obtenait des concessions de recherche de manganèse au quartier de Berandotze, à la frontière avec la Navarre, en même temps qu’il utilisait la force hydraulique de la Nive pour ses industries. Passionné par ce pays, il invita à Itxassou beaucoup de savants étrangers, notamment en avril 1878, des universitaires d’Oxford et de Cambridge ; il leur montra les gisements de kaolin, de fer et les particularités géologiques des lieux. En 1913, une concession sur l’exploitation d’une mine de pyrite de fer fut attribuée au creux du ravin de Laxia, entre Mondarrain et Artzamendi. L’exploitation fonctionna de 1914 à 1954 et entraîna des travaux de terrassement considérables avec, notamment, l’édification d’une voie ferrée de 5 km de long jusqu’au Pas de Roland pour l’évacuation du minerai.

La montagne fut donc très pénétrée, très exploitée à ces époques contemporaines de la vogue des curistes et des touristes évoquée ci-dessus ; mais on ne parlait jamais de ce qui se passait au-delà de la limite du sauvage, matérialisée par le Pas de Roland. On ne parlait pas non plus, sauf dans les cénacles réservés des explorations botaniques, des ravins de la montagne. On y découvrit pourtant, à la fin du siècle dernier, une grande soldanelle et deux fougères archaïques vivant normalement sous les tropiques ; cette étonnante trouvaille rendit célèbre dans toute l’Europe savante le ravin du Laxia. Ceci entraîna hélas une sorte de tourisme botanique de collectionneurs de plantes rares qui pillèrent ces richesses végétales ; et, à ce jour, le mouvement n’a pas cessé !
La mode de la chasse aux vautours, lancée par les sportmen anglais au début du siècle, s’exerça aussi sur Artzamendi, comme à Larrun (la Rhune) où la chose fut popularisée par des cartes postales. Nous en avons trouvé la preuve dans un texte -« Une chasse au vautour » - et une photo : au retour d’une chasse aux vautours, publié dans le numéro 1494 (année 1929) de la revue Pyrénées Océan. On lit par ailleurs dans le petit livre Saint-Jean-de-Luz (The pearl of the basque coast, sans date), les accommodations hôtelières d’Itxassou permettant l’exercice de ce tir à l’affût sur « Hartzamendy ».

Ainsi cette montagne fut également très fréquentée, de manière explosive, par les activités touristiques industrielles et, de manière spécifique, par les géologues, les botanistes ou les chasseurs de trophées animaux. Mais, pour récupérer les documents correspondants, il faut s’armer de patience. Cette dernière est peu de chose à côté de celle qui nous a permis, il y a peu, de dévoiler un épisode fantastique de l’utilisation de ces montagnes.

Le paysage oublié

Circuler sur les hauts-plateaux d’Artzamendi, au pays des brebis et des pottoks (« petits chevaux sauvages ») mais aussi des chèvres sur les flancs escarpés, c’est entrer en pleine intimité d’un univers pastoral dont les vestiges protohistoriques (cercles de pierre ou cromlechs et menhirs) rappellent les racines protohistoriques. De nombreuses constructions pastorales -dont la plupart sont ruinées - disent à la fois l’importance ancienne de la fréquentation humaine pastorale et sa déshérence actuelle. La perception première de ce paysage en souligne la non fonctionnalité actuelle et dit la crise du monde rural, ici pourtant moindre qu’ailleurs dans les montagnes pyrénéennes.

La première évidence de l’observateur est que c’est le pastoralisme qui a entièrement modelé ce paysage. Tout au plus, le promeneur attentif aura-t-il remarqué de loin en loin, sur la pelouse ou en contre-bas de petites falaises, des meules abandonnées sur place, des lauzes, d’autres pierres taillées... sans y prêter autrement attention.
Ayant fait les premières observations sur ce sujet il y a plus d trente ans, ce n’est que ces dernières années que l’on a pu explorer complètement le massif et scruter les archives du village d’Itxassou pour y retrouver les traces de ces extractions. Environ 200 meules ont été repérées, certaines en parfait état et en place aux lieux d’extraction, d’autres abîmées, voire brisées, probablement au moment du transport sur les traîneaux tirés par des attelages de bœufs. Les meules sont les éléments les plus nombreux mais ont été taillées aussi en quantités diverses : des linteaux, des parpaings, des dalles, des pierres de pressoir, et même des bornes frontalières. Celles-ci, de lignes parfaites, sont du modèle de la ligne Caro-d’Ornano plantées entre 1784 et 1792. Les documents les plus anciens des archives ne remontent pas au-delà de 1741, mais elles ont déjà révélé explicitement la trace de ces carrières d’extraction, le nom des attributaires du bail, les conditions de l’embarquement des meules sur la Nive à Cambo, etc.

Ce ne sont évidemment pas ces aspects historiques ou descriptifs qui intéressent le propos d’aujourd’hui mais l’incidence sur le paysage de ces activités. L’extraction de pierres et leur taille in situ se sont exercées tout au long de plusieurs siècles jusqu’au début de celui-ci vraisemblablement. On en retrouve partout les traces dans la montagne et leur ampleur est telle que ce que l’on pouvait penser être un paysage modelé par le pastoralisme l’a été en fait par cette activité. Sans doute les qualités du grès rose local, la proximité immédiate de la Nive ont-elles été déterminantes dans la longue durée de cette extraction lapidaire que l’on doit malgré tout rapporter à un artisanat lié à l’importance des moulins aux siècles passés plus qu’aux besoins de matériaux de construction dans un pays où la pierre est omniprésente.

Le paysage mémoire

Le paysage est un visage dont les rides, superficielles ou profondes, livrent à qui sait les lire, puis les interpréter, des parcelles de l’histoire des lieux et des hommes. Seuls quelques rares habitants de la communauté villageoise d’Itxassou peuvent s’exercer à ce jeu difficile car ils ont conservé un lien étroit et intelligent avec l’espace de ces montagnes. Comme d’autres ailleurs, ils sont la mémoire de leur village. La plupart des randonneurs, étrangers ou non au pays, traversent rapidement les hauts-plateaux d’Artzamendi, lieux de déshérence, sans en soupçonner l’extraordinaire densité culturelle depuis le Néolithique. Les paysages demeurent une des mémoires de l’épiderme géologique où se meut l’histoire des hommes de ces montagnes qui fut tellement traversée de guerres, grandes migrations, querelles intestines. La mémoire des archives, rescapée des feux et dents des rongeurs des galetas humides, fige une autre ancienneté. Touts ces mémoires campent aux marches de sociétés amnésiques au sein desquelles évoluent des chercheurs les rendant moins oublieuses.


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